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INTELLIGENCE COLLECTIVE : 5 questions à Olivier Maurel

· Olivier Maurel,Co-Gîtons,Deep Ecology,Schumacher College,Joanna Macy

« Mieux se connaître, pour avancer ensemble » : c’est ainsi qu’Olivier Maurel nous accueille sur son site. Alchimiste de moments riches et forts, dont ses fameux Co-Gîtons, où collectifs et personnel résonnent, Olivier partage. Connecte. Invite startups, grandes et petites entreprises - libérées ou non -, et personnes en quête d’authenticité à… « mieux partager pour mieux réfléchir ; mieux réfléchir pour mieux agir », son mantra.
Pour l’avoir vu, dans des contextes variés, orchestrer, proposer, mais toujours embarquer, il m’était impensable de mener ces interviews sur l’intelligence collective sans recueillir son avis. Merci Olivier ! J’y ai retrouvé ton goût des mots, de la précision, de l’authenticité et de l’écologie profonde. #CParti !

1/ Ce terme d’intelligence collective, pour toi, que signifie-t-il, et que recouvre-t-il ?
Je parlerai de la capacité à faire émerger ensemble quelque chose de plus riche que ce que l’on peut apporter chacun, côte à côte. Cela peut être de la cocréation, de la créativité, de la prise de décision. Et se pratique à 2, à 10, comme à 100 personnes, dans des contextes personnels comme professionnels.

Après une ère d’ultra-spécialisations et d’ultra-compétition où il nous fallut découper pour analyser et comprendre, nous redécouvrons cette propriété du vivant : celle d’intégrer et de transcender. Face à la complexité de notre monde, il ne nous est plus demandé de fonctionner dans un processeur égo-compétitif mais bien alter-coopératif. D’être intelligents collectivement.

J’ajouterai qu’il y a différents degrés d’intelligence collective - qui n’est pas quelque chose de tout noir ou un tout blanc, mais dépend des contextes. Ce peut être des moments où l’intelligence collective est mobilisée :
- dans un format d’autorité : l’expert choisit pour le groupe, l’explication est donnée en transparence, en lien avec un rôle assumé et compris
- dans le cadre du consultatif : on demande un avis au groupe
- en participatif : ce sont ici les idées qui vont être recherchées, attendues
- en collaboratif : les rôles et tâches sont partagés avec méthodes, on se « co-organise »
- en gouvernance partagée : on partage le pouvoir, pas seulement de faire, mais aussi de décider.

2/ Te semble t’il y avoir des ingrédients indispensables pour faire émerger l’intelligence collective ?
Je qualifie une expérience d’intelligence collective quand elle permet aux participants de vivre plusieurs de ces 5 caractéristiques (qui ne sont pas toujours actives dans des réunions classiques) :

il y a déjà le constat que 1 + 1 fait plus que 2, ou dit différemment, que ce que nous créons ensemble est supérieur à la somme des parties. Ce qui nécessite de la bienveillance - accueillir l’autre – et de la souveraineté – être capable de se sentir autorisé à contribuer.

L’attention ensuite à prendre soin du chemin comme du résultat. Ce qui signifie de ne pas se focaliser uniquement sur les objectifs, mais aussi, de veiller au chemin par lequel le groupe va passer. C’est-à-dire de ne pas sacrifier nos modes d’interactions sur l’hôtel des résultats !

Troisièmement, de conjuguer l’intelligence collective au pluriel, c’est-à-dire en prenant en compte toutes les formes d’intelligences : l’intuitive, l’analytique, la kinesthésique, corporelle – cf. Gardner, qu’il nous faut savoir mobiliser.

L’intelligence collective, c’est aussi savoir s’appuyer sur des process, des protocoles, des règles du jeu, pour passer au NOUS. Réunir des personnes ensemble ne suffit pas pour faire de l’intelligence collective… De nombreuses méthodes/approches existent : le Forum ouvert, la Communication Non Violente (CNV), la gestion par consentement. L’IAF (International Association of Facilitators) a en effet répertorié plus de 650 méthodes !

Je parlerai enfin de la capacité à évoluer personnellement. L’intelligence collective ne peut être seulement « les autres », « le groupe » ou « les process » ; il est aussi question de notre propre capacité à nous transformer au contact des autres. Accueillir notre biodiversité, en nous-même.

3/ A contrario, quels seraient pour toi les freins et points rédhibitoires à l’émergence et au fonctionnement en intelligence collective ?
Si je reprends ces même 5 points, l’émergence sera plus difficile voire impossible… s’il n’y a pas d’équivalence entre les membres, mais une concentration du pouvoir. Les personnes invitées doivent savoir pourquoi elles viennent et avoir un rôle précis : ce sont les bonnes personnes pour avancer.

Rien ne sert de faire de l’intelligence collective quand le résultat est déjà décidé, figé, du fait d’une urgence ou d’un manque de ressources. Même chose en cas d’absence d’intention : on veut être ensemble, mais on ne sait pas où on veut aller… Il n’y a pas de destination.

Pour mobiliser toutes nos intelligences, la disposition du lieu de travail est aussi clef : éviter salle confinée, grande table au milieu et tout le monde devant son ordinateur, sans place pour notre intelligence corporelle. Je ne crois pas non plus au « tout-en-ligne », donnant lieu à des demandes d’outils digitaux, alors que ce sont d’abord par des approches et des relations qu’il peut y avoir émergence. Enfin, lorsque nous ne sommes n’est pas prêts à bouger nous-même, à nous remettre en question, à accueillir la diversité de points de vue. Lorsque nous sommes figés nous-mêmes - ce qui est sans lien avec la stabilité -, nous figeons le groupe.

4/ Pour un.e responsable d’entreprise, d’un tiers lieu, d’une association, quels te sembleraient être les 3 premiers pas qu’il.elle puisse faire pour que puissent s’installer des réflexes et fonctionnements en intelligence collective ?
Ce serait déjà de faire appel à un facilitateur externe pour aider à vivre une expérience. C’est difficile de commencer tout seul, parce qu’il est difficile d’être à la fois le coach et celui sur le terrain. Cela ne peut passer par une conférence, qui donne à comprendre, mais bien par l’expérience, qui donne à vivre. Je proposerai aussi de choisir un sujet test qui n’est pas à trop fort enjeu ; la stratégie des petits pas. Et de faire un travail sur lui-elle, d’écouter ses propres tensions internes, parfois miroir de celles du groupe. Cela peut être par des méthodes de coaching, de dialogue intérieur ou de CNV.
Le NOUS peut être fort à partir du moment où les JE sont forts.
Le NOUS devient conscient au fur et à mesure que les JE deviennent conscients.

5/ Enfin, pour toi, existerait-il des limites ou contre-indications à l’intelligence collective ?
Il y a déjà celle d’utiliser le mot collaboratif quand ce n’est pas le cas
, alors que la demande est une bonne vieille demande d’avis – qui a sa raison d’être. Cela ne sert à rien de faire un grand barnum si cela doit être frustrant pour les participants. Bref, de se tromper de degré du « co » que l’on souhaite : est-ce du consultatif, du participatif, du collaboratif ? Afin de ne pas promettre un degré élevé lorsque le degré de partage est faible.
Mais aussi, de se focaliser uniquement sur le chemin ou sur le résultat. Je proposerai de choisir des indicateurs qui témoignent du chemin, qui peuvent porter sur l’écologie relationnelle, le nombre de personnes concernées, d’efforts et de plaisir pris ; du résultat, donc de l’efficacité ; mais aussi de l’apprentissage, individuel et collectif.
Et de passer en force, sans comprendre où en est le système... De vouloir faire de l’intelligence collective alors que le système a besoin d’entendre d’autres choses avant; qu'il a besoin d’être réparé, entendu, reconnu, avant d’aller vers quelque chose de nouveau.

Je voudrais terminer avec une pensée. Il y a quelques semaines, la forêt amazonienne brûlait...

Nous avons ensuite vécu une semaine de marches pour le climat partout dans le monde, et des grands sommets aux Nations Unis...

Je crois que nous sommes appelés urgemment à redevenir intelligents, ensemble. L’intelligence collective est aussi une réponse à notre séparation de la nature. Passer de l’Ego à l’Eco.

Cette phrase de l’environnementaliste et poète australien John Seed me porte quand il dit : "J’essaie de me rappeler que ce n’est pas moi qui essaie de protéger la forêt tropicale. Mais plutôt que je fais partie de la forêt tropicale qui se protège elle-même. Je suis la partie récemment émergée de la forêt tropicale qui a le pouvoir de se penser."

Merci encore Olivier! Propos recueillis le 24 septembre 2019 - Carole Babin-Chevaye

Pour découvrir ou approfondir ce que fait Olivier Maurel :

- http://co-gitons.fr/ 

- http://oliviermaurel.strikingly.com/ 

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