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INTELLIGENCE COLLECTIVE : 5 questions à ANTOINE BRACHET

 

 

· Antoine Brachet,Intell Collective,Bluenove,Bright Mirror,Conversations

Directeur exécutif de la startup hybride Bluenove, pionnière en intelligence collective, Antoine Brachet est aussi co-président de Démocratie Ouverte... pour une société plus transparente, ouverte, participative, collaborative. Il est aussi à l’initiative du projet #BrightMirror « visant à permettre la Scénarisation Collaborative d’Imaginaires Positifs. »
Bref, l’intelligence collective : il connaît, et pratique de longue date, ayant aussi de fortes convictions sur… nos besoins de « conversations ». De dissensus. De ces modes opératoires permettant de mettre de la souplesse face à la complexité de notre monde.
Merci Antoine ! Déjà, d’avoir accepté d’ouvrir ce format de « 5 questions à… » avec confiance ! Mais plus encore, de ces réflexions, entre convictions et engagement. #C’estParti !

INTELLIGENCE COLLECTIVE...
1/ Que recouvre pour vous ce terme ? Que signifie-t-il ?

En premier lieu, la question principale me semble porter sur la raison de faire de l’intelligence collective - raison qui touche naturellement à la notion d’impact. Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, au 21è siècle est en effet confronté à un certain nombre de questions quelque peu urgentes… comme le défi climatique par exemple. Pour trouver des éléments de réponses à ces questions complexes, la seule et unique méthode qui me semble fonctionner est justement celle de l’intelligence collective.
Celle-ci recouvre pour moi quelque chose d’assez précis : il s’agit de rassembler plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de personnes, dans un temps court, pour répondre à une problématique complexe. La notion de temps court est importante, pour la simple raison que l’un des enjeux est de créer de l’engagement.

2/ Vous semble t’il y avoir des ingrédients indispensables pour la laisser émerger ?

J’en vois un certain nombre.
- Le 1er est ce que j’appelle le pacte de confiance. Concrètement, l’idée est de mobiliser des gens qui vont donner de leur temps sur un sujet. Si nous les mobilisons de telle manière qu’ensuite, il n’y ait pas de réponse apportée à l’intelligence et à la matière produite, nous allons créer un déficit de confiance. Bien sûr, il ne s’agit pas de promettre que tout ce qui est dit va être retenu ! Mais bien de s’engager à tout lire, à tout prendre en compte, et à justifier de ce que nous garderons ou pas.
- Le 2ème ingrédient : créer des conditions de conversation de haut niveau entre les participants. L’intelligence collective est souvent assimilée à un appel à idées. Or selon moi, l’idée n’est pas un « produit d’entrée », de démarrage, mais plutôt un « produit de sortie ». En effet, il est généralement difficile d’avoir de bonnes idées à froid, en démarrant sur un sujet, comme cela. Et c’est par la mise au contact avec les autres que nous nous nourrissons mutuellement ; ce qui, à la fin, permet de produire des idées intelligentes et novatrices, enrichies par tous.
- Le 3ème ingrédient serait de se donner les moyens d’analyser le fruit de la conversation de manière itérative, pour impliquer à chaque étape tout le monde. Ainsi, s’il y a beaucoup de participants réfléchissant sur un sujet, l’idée est d’avancer en synthétisant au fur et à mesure les premières idées, en les remettant ainsi dans le champ de la discussion, et ainsi permettre aux participants de s’en inspirer pour aller un cran plus loin dans leur réflexion.

 

3 autres ingrédients me semblent aussi s’imposer…
- d’accepter que le futur soit imprévisible. Ce qui demande de lâcher prise. Nous l’avons bien vu lors de nos interactions avec le gouvernement lorsque nous avons analysé les deux millions de contributions libres issues du Grand Débat National. Lâcher le contrôle, mais aussi s’assurer qu’entre les idées et le cadrage initial, et les idées et la matière qui sortent en final, il puisse y avoir un décalage. Ce qui n’est pas grave si le processus de consultation est privilégié ;
- au-delà du contenu, le changement de posture des participants est aussi fort intéressant. Quand, au début, ceux-ci sont spectateurs, nous les voyons progressivement devenir auteurs, potentiellement acteurs. Nous sommes là au cœur du sujet : le changement de posture induit par le fait de participer à un exercice d’intelligence collective ; la responsabilisation des participants ; leur prise de conscience qu’ils sont bien maîtres de leur destin.
- Enfin, un dernier ingrédient, qui est mon « dada » … Il s’agit de libérer les imaginaires. Pour faire de l’innovation en intelligence collective, au-delà des seuls argumentaires rationnels, l’idée est aussi de faire en sorte que les gens puissent se projeter dans des univers si possibles positifs.

-Democracy begins in conversation- John Dewey

3/ Quels seraient les freins et points rédhibitoires à l’émergence et au fonctionnement en intelligence collective – s’ils existent ?

Il y en a, bien entendu. Le 1er serait la volonté de garder le contrôle. Parce qu’au fond… c’est difficile de faire confiance. Toute la manière dont est structurée la France en est un parfait exemple. Le fait de dire et de penser que ceux qui ont fait l’X savent mieux que ceux qui ne l’ont pas fait, alors que ces derniers ont peut-être des meilleures solutions. C’est la même chose avec l’ENA. Au sein de l’Etat, les lieux de réflexion et de décisions sont totalement séparés des tâches d’exécution et du terrain. Ce qui génère quelques difficultés…
Et il y a aussi, évidemment, l’importance de savoir établir et conserver le pacte de confiance.

Est-ce que les rôles, comme celui de facilitateur par exemple, vous semblent faire partie des ingrédients indispensables, ou à l'inverse ?

Cette notion de rôle était sous-jacente dans un certain nombre d’éléments comme celui de faire confiance aux gens.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’au cours du dispositif, les gens prennent conscience qu’ils sont bien plus que la manière dont ils sont perçus. Par exemple, si je suis comptable, je suis perçu comme à l’aise avec les chiffres. Mais en fait, je suis aussi papa, je m’investis dans une association, je donne parfois un coup de main à Médecins sans Frontières, et ainsi de suite ! A cela s’ajoutent des modalités d’actions fort différentes : je suis plutôt extraverti, plutôt connecteur, plutôt stratège ; je vais avoir envie de creuser les sujets, ou pas. Dans ces logiques d’intelligence collective, ce qui est intéressant, c’est que l’on arrive à percevoir un peu comment fonctionnent intrinsèquement les gens, et donc de les aider à se rapprocher de leur ikigaï via le questionnement : Est-ce que je me sens bien ? Qu’est-ce que je sais bien faire ? Et quel rôle je dois prendre pour pouvoir participer de manière utile ?

Quant aux rôles, s’ils peuvent participer à établir le pacte de confiance ou non par exemple ?... Je serai sans doute un peu moins directif. J’ai l’impression qu’il faut mettre en place des conditions pour que ces rôles et la prise en charge de ces rôles puissent s’exercer. Il ne s’agit pas de les affecter, ou de les définir en théorie. Mais plutôt de mettre en place, dans un premier temps, les conditions pour que les gens comprennent qu’ils existent. Et que si cela les intéresse et qu’ils s’y sentent à l’aise, une fois cet environnement créé, ils peuvent s’en emparer

4/ Pour un dirigeant, quels vous sembleraient être les 3 premiers pas pour que puissent s’installer des réflexes et fonctionnements d'intelligence collective ?

Le 1er point, cela serait de commencer sur un sujet à traiter au niveau du COMEX. Pour la plupart des entreprises, le sujet du moment tourne autour de la raison d’être de celle-ci. Et plutôt que de vouloir le faire en chambre, de manière artisanale avec des post-its, je proposerai de leur faire prendre conscience du fait qu’il est tout à fait possible de mobiliser l’intégralité de l’entreprise pour construire ensemble cette raison d’être ! Cette démarche est envisageable pour une société de 100 personnes, comme pour une société de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Cela qui demande de faire confiance à l’ensemble des collaborateurs pour la construire. Ce travail collectif peut également s’adapter à d’autres types d’objets (vision partagée, sujets innovants, …). Mais il s’agit en tous cas de partir directement dans le concret, en engageant les collaborateurs dans une réponse commune à un objectif fixé au COMEX pour l’année à venir. Et une fois que cette route est engagée, le reste suivra.

5/ Et de votre point de vue, existerait-il des limites ou contre-indications à l’intelligence collective ?

La limite principale que je vois est celle de faire de l’intelligence collective-washing. C’est-à-dire de faire semblant, mais de ne pas utiliser les idées et différentes remontées ; de ne pas écouter ; et finalement, de scier la branche sur laquelle nous sommes assis, alors que cela aurait pu être un levier hyper puissant. Nous voyons parfois, dans les modalités d’exécution, combien le niveau de réponses apporté par rapport à la masse produite n’est pas toujours pas à la hauteur. Il faudrait pour cela aller un cran plus loin, et creuser certains des sujets qui mériteraient de l’être.

En final… y aurait-il une idée ou citation que vous auriez envie d’ajouter ?

J’aime beaucoup cette citation de John Dewey philosophe du milieu 20ème siècle : Democracy begins in conversation. Comment est-ce que j’arrive à mettre autour de la table les parties prenantes ? A leur donner le bon niveau d’informations sur un sujet donné, pour que derrière, les bonnes solutions puissent se trouver ?
Cela passe par la conversation ! Et par le fait qu’entre le début et la fin de cette conversation, nous ayons réussi à faire avancer les choses.

Merci de tout cœur Antoine! Propos recueillis le 6 septembre 2019. Carole Babin-Chevaye

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